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Soutenir l’autonomie : aider, attendre ou intervenir ?

il y a 4 jours
10 min de lecture

Regards pédagogiques sur l’accompagnement de l’enfant, à la maison comme en structure d’accueil.

« Moi tout seul ! »

Cette petite phrase, tous les parents et les professionnels de la petite enfance l'ont déjà entendue.

Un enfant qui souhaite enfiler ses chaussures sans aide. Un autre qui insiste pour se servir de l'eau. Un tout-petit qui tente de grimper sur un module de motricité, sous le regard parfois inquiet de l'adulte.


Et nous voilà face à un dilemme : faut-il l'aider, le laisser essayer ou intervenir ?

Notre premier réflexe est souvent de vouloir faciliter les choses. Parce que nous sommes pressés, parce que nous craignons qu'il se fasse mal, parce que nous voulons lui éviter une frustration ou simplement parce que nous savons faire plus rapidement.


Pourtant, derrière ces petits gestes du quotidien se jouent des apprentissages essentiels.

Car l'autonomie ne s'enseigne pas uniquement avec des consignes. Elle se construit à travers les expériences, les essais, les erreurs, les relations et la confiance que l'adulte accorde progressivement à l'enfant.


Accompagner vers l'autonomie : une responsabilité partagée

En tant que professionnels de la petite enfance, l'une de nos missions est d'accompagner l'enfant dans le développement progressif de son autonomie.


Mais cette responsabilité concerne également les parents, premiers éducateurs de leur enfant.

À la maison comme en structure d'accueil, nous participons à la construction de ses compétences, de sa confiance en lui et de sa capacité à agir sur son environnement.


Pour autant, accompagner vers l'autonomie ne signifie pas apprendre à l'enfant à se passer de l'adulte le plus rapidement possible.

Il s'agit plutôt de lui permettre de découvrir ce qu'il est capable de faire, de prendre des initiatives, de faire des choix adaptés à son développement et de demander de l'aide lorsqu'il en ressent le besoin.


L'autonomie n'est pas une performance à atteindre à un âge précis. Elle se construit progressivement, dans une relation où l'enfant se sent suffisamment en sécurité pour essayer.


Et c'est justement ce que nous enseignent plusieurs grandes approches pédagogiques.


Emmi Pikler : observer avant d'intervenir

La pédiatre hongroise Emmi Pikler (1902-1984) a profondément influencé les pratiques d'accueil du jeune enfant, notamment à travers ses travaux sur la motricité libre, l'activité autonome et la qualité de la relation adulte-enfant.

Son approche repose sur la reconnaissance des compétences du tout-petit et sur le respect de son rythme de développement.


L'enfant n'est pas simplement un être auquel l'adulte doit apprendre à agir. Il est déjà capable d'initiatives, d'explorations et de découvertes.


Par exemple,

Imaginons un bébé allongé sur un tapis, qui tente d'atteindre un objet placé à proximité.

Il tend son bras, déplace son corps, ajuste sa position, recommence.

L'adulte pourrait immédiatement rapprocher l'objet pour lui faciliter la tâche.

Mais en attendant quelques instants, il permet au bébé d'expérimenter ses propres possibilités motrices.

Ce temps de recherche est précieux. Il participe à la construction de la coordination, de la connaissance de son corps et du sentiment de pouvoir agir sur son environnement.


Pour autant, l'approche piklérienne ne consiste pas à laisser l'enfant seul face à ses difficultés.

La disponibilité de l'adulte, la sécurité affective et la qualité des soins sont tout aussi fondamentales.


Ce que nous pouvons retenir de Pikler : avant de faire à la place de l'enfant, prenons le temps d'observer ce qu'il est déjà capable d'entreprendre.


Maria Montessori : un environnement qui favorise l'autonomie

La pédagogue italienne Maria Montessori (1870-1952) accorde une place centrale à l'autonomie dans le développement de l'enfant.


L'expression « Aide-moi à faire seul », traditionnellement associée à sa pédagogie, illustre cette idée : l'adulte accompagne l'enfant dans ses acquisitions sans se substituer systématiquement à lui.


Mais Montessori nous invite également à réfléchir à l'environnement.

Car comment demander à un enfant d'être autonome lorsque tout ce qui l'entoure nécessite l'intervention d'un adulte ?

Prenons un exemple très simple.

Un enfant de deux ans souhaite se laver les mains.

Le lavabo est trop haut, le savon inaccessible et la serviette accrochée à hauteur d'adulte.

Dans cette situation, l'enfant dépend entièrement de nous.

En revanche, avec un marchepied sécurisé, un distributeur de savon accessible et une serviette à sa hauteur, il peut progressivement participer davantage à ce geste quotidien.

L'environnement devient alors un véritable support éducatif.

Cette réflexion concerne aussi bien les crèches que les maisons.

Des jouets accessibles, des vêtements faciles à manipuler, des rangements adaptés ou du matériel proportionné aux capacités de l'enfant favorisent ses initiatives.


Ce que nous pouvons retenir de Montessori : avant de demander à l'enfant d'être autonome, demandons-nous si nous lui donnons réellement les moyens de l'être.


Vygotski et Bruner : aider, mais juste assez

Le psychologue Lev Vygotski (1896-1934) a développé le concept de zone proximale de développement.

Il s'agit de l'écart entre ce que l'enfant peut réaliser seul et ce qu'il peut accomplir avec l'accompagnement d'un adulte ou d'un pair plus expérimenté.


Cette notion est particulièrement intéressante dans notre pratique quotidienne.

Elle nous rappelle que l'enfant n'a pas toujours besoin que nous fassions à sa place. Il peut simplement avoir besoin d'un appui pour franchir une difficulté.

Cette idée rejoint la notion d'étayage, développée notamment par Jerome Bruner, David Wood et Gail Ross.


Prenons l'exemple d'un enfant qui essaie de fermer son manteau.

Il parvient à rapprocher les deux parties de la fermeture éclair, mais n'arrive pas à engager le curseur.

L'adulte peut alors maintenir le bas du manteau, guider légèrement le geste ou engager la fermeture, puis laisser l'enfant terminer.

Il n'a pas réalisé toute l'action à sa place.

Il lui a apporté une aide ciblée, temporaire, adaptée à son besoin.

C'est là toute la subtilité de l'accompagnement.

Trop d'aide peut priver l'enfant d'une occasion d'apprendre.

Mais une absence d'aide lorsque la tâche dépasse ses possibilités peut également provoquer du découragement.


Ce que nous pouvons retenir de Vygotski et de Bruner : la bonne aide est celle qui permet à l'enfant de poursuivre son action, tout en restant acteur de son apprentissage.


Célestin Freinet : laisser une place aux essais et aux erreurs

Pour Célestin Freinet (1896-1966), l'enfant apprend notamment par l'expérience, l'action et le tâtonnement expérimental.


L'apprentissage ne suit pas toujours un chemin direct. Il nécessite parfois plusieurs essais, des erreurs et des ajustements.


Par exemple

Observons un enfant qui construit une tour de cubes. Il empile plusieurs éléments. La tour tombe.

Il recommence. Elle s'effondre à nouveau.

L'adulte pourrait lui expliquer immédiatement comment placer les cubes pour obtenir une construction stable.

Mais en lui laissant le temps d'expérimenter, il lui permet de découvrir progressivement les relations entre la taille des objets, leur position et leur équilibre.

L'enfant observe les conséquences de ses actions et modifie ses stratégies. Il apprend en agissant.

Bien sûr, l'adulte peut accompagner cette recherche, proposer du matériel ou verbaliser ce qui se passe.

Mais il n'est pas nécessaire de transformer chaque tentative en démonstration.


Ce que nous pouvons retenir de Freinet : se tromper, recommencer et chercher une solution font partie intégrante de la construction de l'autonomie.

Cela suppose aussi, pour les adultes, d'accepter que le résultat ne soit pas toujours immédiat ou parfait.


Winnicott et l'attachement : l'autonomie a besoin de sécurité affective

On associe parfois l'autonomie à la capacité de se détacher de l'adulte.

Pourtant, les travaux du pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott (1896-1971) nous rappellent combien la qualité de l'environnement affectif participe au développement de l'enfant.


La notion de holding renvoie notamment à la manière dont l'environnement humain soutient physiquement et psychiquement le jeune enfant.


Cette réflexion rejoint les travaux de John Bowlby et Mary Ainsworth sur l'attachement et la fonction de base de sécurité.


Un enfant qui se sent en sécurité dans sa relation avec l'adulte peut progressivement explorer son environnement, tout en sachant qu'il peut revenir chercher du réconfort ou du soutien.


Prenons l'exemple d'un enfant qui découvre un nouvel espace de jeu.

Il s'éloigne, observe, manipule quelques objets, puis revient près de son parent ou de son professionnel référent.

Il cherche un regard, une parole ou un contact.

Quelques instants plus tard, il repart explorer.

Ce mouvement entre exploration et recherche de proximité est tout à fait cohérent avec le développement de l'enfant.

Il ne signifie pas nécessairement qu'il manque d'autonomie.

Au contraire, la sécurité relationnelle peut soutenir ses initiatives.


Ce que nous pouvons retenir de Winnicott et des théories de l'attachement : l'autonomie ne se construit pas dans l'absence de l'adulte, mais dans une relation suffisamment sécurisante pour permettre à l'enfant d'explorer.


Aider, attendre ou intervenir : comment trouver la juste posture ?

Ces différentes approches nous amènent à une question essentielle.

Dans le quotidien, comment savoir quelle attitude adopter ?

Il n'existe pas de réponse universelle.

Tout dépend de la situation, des capacités de l'enfant, de son état émotionnel, de son envie de poursuivre et des conditions de sécurité.


Quand attendre ?

Lorsqu'un enfant cherche, essaie, recommence et semble engagé dans son activité, nous pouvons parfois simplement observer.

Attendre ne signifie pas être absent.

L'adulte reste disponible, attentif et prêt à accompagner si nécessaire.

Il peut verbaliser :

« Je vois que tu essaies. »

« Tu cherches comment faire. »

« Je suis là si tu as besoin de moi. »


Quand aider ?

Lorsque l'enfant sollicite notre soutien ou rencontre une difficulté qu'il ne parvient pas à dépasser, nous pouvons proposer une aide adaptée.

Cette aide peut prendre plusieurs formes : une parole, un indice, une démonstration, un geste ou une action réalisée ensemble.

L'objectif est de lui permettre de poursuivre son activité, et non de la terminer systématiquement à sa place.


Quand intervenir ?

Lorsque la sécurité physique ou affective de l'enfant est en jeu, l'intervention devient nécessaire.

De même, lorsque la difficulté provoque une détresse importante, l'adulte doit pouvoir réajuster son accompagnement.

Respecter l'autonomie ne signifie jamais laisser un enfant en danger ou ignorer ses besoins émotionnels.

L'intervention peut également être l'occasion de proposer une alternative adaptée.

Un enfant souhaite grimper sur une étagère instable ?

Nous intervenons pour assurer sa sécurité, tout en reconnaissant son besoin de mouvement et en lui proposant un espace approprié.

L'autonomie n'exclut ni les limites, ni la protection, ni l'accompagnement.


Et si nous faisions trop souvent à la place des enfants ?

Il est 11 h 30.

Le repas approche.

Plusieurs enfants doivent se laver les mains, enlever leurs chaussures et s'installer.

Un enfant prend du temps pour retirer son pull.

Un autre insiste pour ouvrir le robinet seul.

Un troisième souhaite ranger ses affaires sans aide.


Et nous savons parfaitement qu'en réalisant ces gestes à leur place, tout irait beaucoup plus vite. Cette réalité concerne autant les parents que les professionnels.

Le matin avant de partir à l'école, au moment du bain, pendant les repas ou lors des transitions en collectivité, le temps devient parfois notre principal adversaire.


Il ne s'agit pas de culpabiliser les adultes.

Nous avons tous des contraintes.

Mais ces situations méritent de nous interroger.


Lorsque nous faisons régulièrement à la place de l'enfant, est-ce parce qu'il n'en est pas encore capable ? Ou parce que notre organisation ne lui laisse pas suffisamment de temps pour essayer ?

En structure d'accueil, cette réflexion doit également être collective.

Les temps de transition sont-ils adaptés ?

L'aménagement favorise-t-il les initiatives ?

Les professionnels partagent-ils une vision commune de l'autonomie ?

Les enfants disposent-ils de véritables possibilités de choix ?


Ces questions ont toute leur place dans le projet éducatif, les réunions d'équipe et les séances d'analyse des pratiques professionnelles.


Car soutenir l'autonomie n'est pas seulement une question de posture individuelle. C'est aussi une question d'organisation et de cohérence éducative.


Parents et professionnels : accompagner ensemble, sans rechercher la performance

Un enfant peut réaliser certaines actions à la crèche et demander davantage d'aide à la maison.

Il peut également être très autonome dans un environnement familier et avoir besoin d'être accompagné dans un contexte nouveau.


Ces différences ne doivent pas être interprétées trop rapidement comme des régressions ou un manque de compétences. Le comportement de l'enfant dépend aussi de son état émotionnel, de sa fatigue, de ses relations et du contexte dans lequel il évolue.


C'est pourquoi les échanges entre parents et professionnels sont essentiels.

Ils permettent de partager les observations, de mieux comprendre les besoins de l'enfant et de réfléchir ensemble aux possibilités d'accompagnement. Il ne s'agit pas d'imposer aux familles une méthode éducative, ni d'exiger que l'enfant réalise partout les mêmes gestes.


Il s'agit de construire un dialogue respectueux, dans lequel chacun apporte sa connaissance de l'enfant.

Et surtout, de garder à l'esprit que l'autonomie ne doit jamais devenir une compétition entre enfants ou une course aux acquisitions.

Un enfant qui sait demander de l'aide, exprimer un besoin, faire un choix ou reconnaître une difficulté développe déjà des compétences essentielles à son autonomie.

Pour conclure : accompagner sans précipiter

Emmi Pikler nous invite à observer et à faire confiance aux initiatives de l'enfant.

Maria Montessori nous rappelle que l'environnement doit lui permettre d'agir.

Vygotski et Bruner nous montrent l'importance d'une aide ajustée.

Freinet nous encourage à laisser une place aux essais et aux erreurs.

Winnicott et les théories de l'attachement soulignent combien la sécurité affective soutient l'exploration.

Ces approches ne proposent pas toutes les mêmes méthodes, mais elles nous offrent des repères complémentaires pour réfléchir à notre posture d'adulte.


En tant que professionnels comme en tant que parents, notre rôle n'est pas de faire grandir l'enfant plus vite, mais de créer les conditions qui lui permettent de grandir à son rythme.


Cela demande parfois d'aider.

Parfois d'intervenir.

Et parfois, simplement d'attendre quelques secondes supplémentaires.

Parce que derrière un enfant qui essaie de mettre ses chaussures, de verser de l'eau ou de construire une tour, il n'y a pas seulement un geste à accomplir.

Il y a un enfant qui découvre ses capacités, construit sa confiance et apprend progressivement à agir par lui-même.


Alors, la prochaine fois qu'un enfant nous dira « Moi tout seul ! », demandons-nous : a-t-il réellement besoin que je fasse à sa place, ou simplement que je lui laisse le temps d'essayer ?

Repères bibliographiques

  • Pikler, E. – Se mouvoir en liberté dès le premier âge.

  • Montessori, M. – L'Enfant (1936).

  • Vygotski, L. – Pensée et langage (1934).

  • Wood, D., Bruner, J. S. et Ross, G. – The Role of Tutoring in Problem Solving (1976).

  • Freinet, C. – Essai de psychologie sensible appliquée à l'éducation (1950).

  • Winnicott, D. W. – Jeu et réalité (1971).

  • Bowlby, J. – Attachement et perte.


Et si nous faisions évoluer ensemble les pratiques en petite enfance ?

Nous sommes Alexia et Valentine, éducatrices de jeunes enfants passionnées et cofondatrices du Cabinet Pédagogique Virtuel International (CPVi).

Nous accompagnons les professionnels de la petite enfance à travers :

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Alexia & Valentine

Deux EJE passionnées, engagées à vos côtés pour faire grandir les pratiques professionnelles.


 
 
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